CAMEROUN – CRISE ANGLOPHONE: QUAND TRAVAILLER DANS LES PLANTATIONS DE BANANES DU SUD-OUEST ÉQUIVAUT A RISQUER SA VIE

Les séparatistes « Ambazoniens » ont effectué plusieurs incursions violentes dans ces endroits. Bien que déterminés ceux qui y travaillent encore n’échappent pas au traumatisme provoqué par les attaques.

Le bus qui nous transporte vient de franchir le pont de Bekoko, limite naturelle entre les départements du Moungo et du Fako. Il s’immobilise. A 7heures 38 minutes, il redémarre. Mais nous ne sommes plus seuls. Un véhicule rempli de soldats précède le petit cortège de voyageurs qui s’ébranle vers la région du Sud-Ouest ce jeudi 25 juillet 2019. Un autre avec toujours à son bord des militaires, s’est positionné à l’arrière. Ainsi est l’escorte chargé de nous protéger dans cette zone en proie à des violences depuis la fin de l’année 2017.  La progression vers la localité de Tiko, bien que redoutée par certains passagers du bus, se passe sans incident. Certains d’entre nous ont pu un moment refouler leur crainte d’une attaque de sécessionnistes, occupés qu’ils étaient à contempler la nature défilant le long de la route bitumée. A regarder le triste spectacle offert par  les plantations de la Cameroon development corporation (CDC). Ces arbres sans vie, ces plants asséchés, ces feuilles de palmiers jaunies faute d’entretien. Incarnation d’une CDC à l’arrêt.

Le premier employeur du Cameroun après l’Etat est en état de quasi mort. La « crise anglophone » est entrain d’avoir raison d’elle. Des attaques à répétition des milices séparatistes ont fait fuir les travailleurs. Ici dans la plaine de Tiko, seul l’espace occupé par les Plantations du Haut Penja (La Compagnie fruitière) logé à Likomba Village est animé. C’est là que nous effectuons notre première descente. Bien entourés par notre escorte. Des ouvriers sont en action dans cette unité de production de bananes. Un de nos guides indique qu’il règne ici une activité « presque normale ».

Nous nous faisons décrire le fonctionnement de chaque compartiment. On découvre la P12, la P14, l’emballage, les palettisations. Nos guides, volontaires, ont cependant du mal à dissimuler leurs douleurs. Ils racontent souvent les attaques des milices séparatistes et les sévices infligés à certains d’entre eux. « On a des collègues qui ont perdu des bras et des doigts. Ils sont arrivés ici, ont kidnappé des gens. Nous continuons parce que nous voulons garantir notre emploi », explique un des responsables de la plantation. Le site de 185 hectares a été abandonné un moment après la spirale d’attaques. Six en tout saupoudrées d’enlèvements, brutalités, incendies  Le renforcement de la sécurité a fait revenir les travailleurs. Rassurés qu’ils sont par la présence des forces de sécurité installées là depuis 3 mois. Sur cette note heureuse, nous quittons les lieux. Cap sur la CDC à quelques kilomètres de là.

Ce sont les bureaux  du Groupe Banane qui administre 3750 hectares de terres qui nous accueillent. Le calme des locaux et l’apparence sereine de ses responsables cache en fait une profonde désolation. On la perçoit, on la sent lorsqu’ils parlent. Par exemple lorsqu’ils racontent les attaques des indépendantistes anglophones. La première a eu le 17 juillet 2018. La deuxième une semaine plus tard. La troisième perpétrée le 21 août 2019 à Mpongo farm a vu les « Amba boys » blesser 49 travailleurs. Des stations d’emballage ont été incendiées. Tout ceci souvent sous le regard  impuissant des gardes de la CDC incapables d’intervenir parce que pas armés. Ce sont 6000 travailleurs qui sont désormais contraints au chômage. L’abandon des sites bananiers de la CDC entraîne des manques à gagner évalués à 500 (cinq cent) millions de Francs CFA tous les mois. En tout 32 milliards de perdus du fait de cette déflagration socio-politique qui chaque jour prend des proportions. La CDC déjà passablement démunie doit s’occuper de 72 ouvriers mutilés qu’elle soutient au moyen des actions sociales. Mais jusqu’à quand ? L’un de ses dirigeants craint en effet que l’entreprise vienne à baisser les bras au cas où la période morte venait à perdurer. Un tour sur le terrain, loin du siège du Groupe banane de la CDC, va nous permettre de toucher du doigt la triste réalité.

Nous voici donc à Missaka. Là où ronronnaient encore il y a peu les machines de la station d’emballage.  Construite  en 1989, elle n’est plus que l’ombre d’elle-même. Entourée par des champs aux bananiers et arbustes desséchés, elle est déserte. Seules quelques personnes cultivent en discutant sous un soleil de plomb, à l’entrée. Le bâtiment principal a été incendié au mois d’août 2018. Le feu a dévoré une bonne partie de la toiture. Un de nos interlocuteurs indique qu’il faudra une fortune pour la reconstruire. Il parle de 150 millions de Francs CFA. De quoi désespérer davantage les 550 travailleurs qui servaient ici.

Cameroon-info.net

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